vendredi 10 avril 2015

Ralph Ellison, Toni Morrison et les autres

Un point m'a particulièrement surprise en commençant Home de Toni Morrison: jamais il n'est fait allusion à la couleur de la peau du personnage et, imaginons, si on lisait ce roman couverture masquée - tellement il est évident que les personnages de Toni Morrison sont noirs - on pourrait très facilement se méprendre.
Toni Morrison
Dans un roman américain, français, anglais ou européen de manière générale, l'auteur se débrouille toujours pour préciser si un des personnages n'est pas blanc, or ici: rien.
Ca m'a dérangée. Et ça m'a dérangée que ça m'ait dérangée! Après tout, a-t'on vraiment besoin de marquer sans cesse cette différence? Doit-on toujours signaler cette différence de couleur "j'ai vu un magnifique enfant noir qui jouait dans le parc"?
Toni Morrison, dans son roman, semble vouloir dire non en tout cas. Ses personnages sont, c'est tout.
Ralph Ellison
Dans Homme Invisible, pour qui chantes-tu? de Ralph Ellison, le personnage s'identifie toujours en négatif des Blancs. Tous ses gestes, ses paroles, ses choix sont dictés par la réaction que pourrait avoir le Blanc. Nous sommes dans les Etats du Sud des Etats-Unis dans les années 40, mais je donnerais ma main à couper que cette attitude plus ou moins inconsciente prévaut encore dans ces états.
Tout ce qui n'est pas blanc est Autre, par défaut, voilà un système de pensée qu'il est dur d'enrayer même pour les plus ouverts. Doit-on arrêter de dire Un Noir - c'est presque déjà fait - un Black - plus cool mais finalement, le sens est le même! - et ne plus rien dire du tout?
Et que penser des pays d'Amérique du Sud, où chaque habitant est le fruit de mélanges à toutes les sauces et où on peut appeler son meilleur ami "negrito" qu'importe sa couleur, où on compare les différentes nuances de couleur de peau sans provoquer aucune gêne sinon la nôtre, Européens?






Je voyais sur leurs mentons, à la place de leur jus de tabac favori, scintiller de l'écume de sang, et sur leurs lèvres, le lait caillé des mamelles flétries d'un million de nounous noires à l'état d'esclavage; moyen perfide et fluide de connaître notre essence, absorbée à notre source même et maintenant régurgitée tout aigre sur nous. Ceci est notre monde, disaient-ils en nous le décrivant, ceci, notre horizon et sa terre, ses saisons et son climat, son printemps et son été, et son automne et sa moisson, pour une durée inconnue, millénaire; et ceci, ses inondations et ses cyclones, et eux-mêmes figuraient notre terre et nos éclairs; et ceci, nous devions l'accepter et l'aimer, l'accepter même si nous ne l'aimions pas.
 Homme Invisible, pour qui chantes-tu? 

mardi 7 avril 2015

Pays imaginaires. le Fou de L'île, de Félix Leclerc et Ailleurs: Voyage en Grande Garabagne de Henri Michaux



Félix Leclerc semble être une célébrité au Québec, un peu comme Boris Vian peut-être, mais c'est juste une supposition. 

Je propose Boris Vian car ils sont de la même génération, ont tous les deux été musiciens, compositeurs, interprètes et parce que Le Fou de l'Ile a ce côté onirique, irréel que l'on retrouve dans les romans de Vian.
 Connu surtout pour ses chansons et son engagement envers la langue française, Félix Leclerc a également écrit poèmes, pièces de théâtres et romans, dont celui-ci, qu'un ami m'a conseillé de lire, curieux de voir ce que j'en penserais.

Un jour, un homme échoue sur l'île. Salisse, un habitant de peu de mots le prend sous son aile, l'héberge dans la grange. Rapidement, le naufragé est déclaré fou, car il cherche quelque chose d'indéfini, d'insaisissable qui vole dans le ciel et qui est sa seule raison de vivre. Petit-à-petit, d'autres habitants curieux, seuls, sans doute plus rêveurs que les autres, s'associent à sa recherche et l'encouragent à parcourir les cinq villages de l'île pour trouver ce qu'il cherche.

Ce petit roman, très onirique donc, à l'écriture poétique, n'est pas sans me rappeler le recueil Ailleurs: Voyage en Grande Garabagne de Henri Michaux que j'ai lu l'année dernière - voir plus bas -... on y retrouve ces personnages mystérieux, doux ou cruels, cette inaptitude à s'adapter à une société et une culture qui nous semble barbare. 
J'ai apprécié la lecture, elle m'a touchée par moments, mais j'ai trouvé que les personnages manquaient souvent de profondeur, n'étaient qu'une caricature d'un genre de personnages, tout comme le thème du fou plus sage que les autres n'a rien de très original.
Le début m'a paru prometteur mais finalement je me suis perdue dans cette symbolique trop vague, et je me suis même secrètement demandée si l'auteur savait lui-même de quoi il parlait exactement...! 
Une agréable découverte néanmoins, dont je garderai sans doute un souvenir un peu nébuleux.









Pays sauvages, pays aux passions complexes, aux lois iniques, pays aux nuits interminables en bord de mer et où les femmes accouchent aux bercements des vagues, pays où frères et voisins s'entretuent dans un bain de boue, sous les ovations de la foule, pays de langueurs, de fierté ou de magie, où l'on déplie les enfants, où l'on retient l'eau de couler, et où l'on entoure de brouillard - sept différents - ce qu'il y a de plus important.

Le pays de la Magie, celui des Ourgouilles, des Emanglons ou encore des Orbus. Voici ceux qu'Henri Michaux, grand voyageur, a rencontrés, imaginés, fantasmés, cauchemardés avant d'en faire ce recueil de Poèmes en prose. 

Lire ce livre, c'est comme pénétrer dans un monde parallèle, fantastique, régi par des lois incompréhensibles ou inacceptables. Mais finalement, à y regarder de plus près, les descriptions de ces pays pourraient bien ressembler à celles qu'un voyageur ferait d'un lieu totalement inconnu, présent ou passé.

La poésie de Michaux est infiniment riche, belle, émouvante et complexe. Si complexe que j'ai le sentiment de n'en avoir découvert, dans ce livre, qu'une infime partie. A acheter donc, et à relire encore et encore. Je ne connaissais encore rien de cet auteur et c'est une très belle découverte.